mercredi 1 août 2012

Les grands duels de l'histoire des échecs. Fischer contre Spassky. 3ème partie : un match d'anthologie.

Après tant de vicissitudes que j'ai évoquées dans la deuxième partie, ce 28ème championnat du monde d'échecs peut enfin commencer le 11 juillet 1972. Boris Spassky a les pièces blanches et pousse son pion de d2 en d4 comme premier coup de la partie... C'est le début d'un match qui restera dans les mémoires. Pour devenir champion du monde, Bobby Fischer doit marquer 12,5 points en 24 parties alors qu'un match nul suffit à Spassky pour conserver son titre.







Partie 1.

Spassky joue 1.d4, Fischer répond par la défense Nimzo-indienne. C'est une petite surprise car Fischer a l'habitude d'installer son fou noir en g7 et d'adopter au choix les défenses Grünfeld et Est-Indienne. D'ailleurs, il avait perdu deux fois sur la Grünfeld contre Spassky. C'est aussi la première carte dévoilée de la stratégie de Fischer sur ce match : éviter les préparations poussées des Soviétiques.
Néanmoins, ce choix peu courant de Fischer est efficace : Spassky choisit une ligne sans beaucoup d'ambition et les dames sont échangées dès le 11è coup. La position se simplifie et la partie vogue vers la nullité sans histoire. Jusqu'au 29è coup où Fischer capture un pion empoisonné. L'Américain le sait, son fou va être enfermé mais il semble qu'il ait raté un coup dans une petite variante. Fischer doit sacrifier son fou et n'en tire que deux pions en retour. La partie n'est pas encore terminée mais la tâche de l'Américain est très difficile, plus que celle de Spassky pour gagner. Mais à l'ajournement, le sort de la partie est scellé. Spassky conclut son avantage en succès.

Boris Spassky contre Bobby Fischer lors de la première partie du match.


1-0. Quatrième victoire en quatre parties avec les Blancs pour Spassky et Fischer est totalement désabusé. L'Américain s'est plaint à la fin de la première session de jeu du bruit des caméras. Le match est en effet retransmis par une société dirigée par Chester Fox, qui finance une partie du match. Fischer réclame purement et simplement leur retrait. L'Américain déteste être filmé ou photographié. Mais il se pourrait qu'il soit atteint d'un phénomène qui amplifierait chez lui le bruit. C'est pourquoi, il n'aurait pas supporté le bruit des caméras, ni -plus tard- celui des papiers des bonbons qu'on froisse.

Analyse insipide de la 1ère partie

Partie 2.

Fischer a les Blancs. Il exige le départ des caméras. Lothar Schmid, l'arbitre ouest-allemand, consent à les faire déplacer mais Fischer refuse de jouer tant qu'elles ne l'ont pas été effectivement. Schmid ne veut pas qu'on perde du temps et déclenche la pendule de l'Américain. Spassky est présent mais pas Fischer. Au bout d'une heure, comme le règlement le prévoit, Fischer est déclaré perdant par forfait. C'est la première fois qu'une partie de championnat du monde s'achève ainsi (NDA. Il y a déjà eu un cas d'abandon de match en 1921 quand Lasker se résigna contre Capablanca mais cette situation décida du sort du match entier).

2-0 pour Spassky, le sort du match était quasiment scellé. Fischer doit marquer 3 points de plus que le champion du monde pour le battre. Spassky était aussi très embarrassé mais la délégation soviétique n'avait cure de ces états d'âme, surtout contre le symbole de l'impérialisme américain.

Le risque que le match tombe à l'eau était devenu réel. Les organisateurs et Schmid faisaient tout pour qu'il continue, afin d'éviter un naufrage financier. Fischer réclama de jouer dans une pièce sans les caméras. Schmid et Spassky accédèrent à cette demande pour jouer la troisième partie, car le champion du monde voulait "jouer aux échecs". Il commit là sa première erreur. Elle n'était pas sur l'échiquier mais elle a été décisive.

Partie 3.

C'est donc dans une salle annexe du Laugardalshöll (là où se joua la finale du championnat du monde de handball de 1995 qui donna un premier titre mondial en sport collectif à la France) à Reykjavik que s'est jouée la troisième partie. La salle principale était vide de joueurs : un échiquier mural reproduisait la partie.


Spassky a les Blancs et joue à nouveau d2-d4. Fischer n'est pas là, comme à son habitude. On a le sentiment que, malgré cette dernière concession, l'Américain ne viendra plus. Quelques minutes s'écoulent avant que le challenger ne se présente. Il est livide. Il se met à grogner puis s'installe. Spassky ne dit rien, ce qu'il regretta. Il avoua bien plus tard qu'il aurait mieux fait de refuser de jouer dans ces conditions.


Quoiqu'il en soit, Fischer joue l'agressive défense Benoni.  Il produit une nouveauté curieuse : il excentre un cavalier et Spassky l'échange et affaiblit le roque noir de manière durable. Le champion du monde ne comprend pas ce que cherche son adversaire. Il commet une faute et se retrouve en grande difficulté : Fischer prend l'initiative à l'aile-dame puis renverse son attaque au centre où il capture le pion e4. La partie est interrompue. Lorsque Spassky lit le coup sous enveloppe écrit par Fischer, il abandonne immédiatement.


C'est la première victoire de Fischer sur Spassky, avec les Noirs en plus alors qu'il avait toujours perdu. Mais ce qui marque encore plus, c'est l'impression de légèreté avec laquelle l'Américain a dominé le champion du monde.


Spassky : 2 Fischer : 1


Partie 4.


Même si Fischer a ouvert son compteur, Spassky est toujours devant et sa défaite est sans appel. Le champion du monde est plein de détermination dans la 4è partie. Il joue la défense Sicilienne contre l'Américain, qui réplique par son système favori, l'attaque Sozine où il place son fou en c4. Ce n'est pas une surprise et Spassky joue une nouveauté théorique : au 13è coup, il sacrifie un pion pour ouvrir les lignes avec sa paire de fous. L'Américain se retrouve au bord du précipice mais il s'accroche alors que Spassky se rapproche coup après coup de la victoire. Mais la défense acharné de Fischer complique sa tâche et Spassky rate un coup qui lui aurait donné un gros avantage. La nulle est conclue au 45è coup. Fischer sort heureux de cette partie car il s'en sort bien. Pour Spassky cette partie marque le gros coup psychologique du match.


Partie 5.


Le 20 juillet 1972, Spassky a les Blancs dans la cinquième partie. Il joue encore d2-d4 et Fischer réplique par la défense Nimzo-indienne. Mais il choisit un autre système que la partie 1 : à l'instar du père de cette défense, le maître Aaron Nimzovitch, Fischer adopte un schéma bloqué au centre mais il enferme la paire de fous blanche. Spassky répond très mal et commet quelques erreurs inhabituelles. Fischer prend un très net avantage alors que les fous blancs sont misérablement enfermés. Une gaffe ultime de Spassky force son abandon au 27è coup.


2,5 partout. Fischer a effacé son retard initial.


La cinquième partie du match


Partie 6.


Totalement relancé, Fischer décide de pousser son avantage psychologique. Au lieu du coup e2-e4 qui ouvrait 95% de ses parties avec les Blancs, il ouvre par c2-c4 et la partie anglaise. Une surprise, encore une, dans l'ouverture. Spassky répond prudemment et les deux joueurs transposent dans le gambit de la dame et la variante Tartacover, système solide et apprécié par le champion du monde. Fischer vise une partie perdue par un des secondants de Spassky, Efim Geller. Le champion du monde ne répond pas mieux que son compatriote et Fischer prend l'avantage autour du 18è coup. La suite de la partie est un chef d'oeuvre de jeu de position. Fischer conclut élégamment et Spassky abandonne au 41è coup. Estomaqué par la performance de l'Américain, tout en finesse, le champion se joint aux applaudissement du public pour le chef d'oeuvre de Bobby Fischer de sa carrière.


Fischer mène par 3,5 à 2,5.







Partie 7.


Spassky est effondré : il n'a marqué qu'une nulle sur les quatre dernières parties. Il repart à l'attaque et joue à son tour e2-e4. Fischer répond par sa variante favorite : la défense Najdorf et la variante du pion empoisonné où les Noirs capturent un pion en b2 en subissant l'initiative des Blancs et le retard de développement pris par gloutonnerie. Fischer était très matérialiste. Le champion du monde répond par un coup inusité mais la suite manque d'énergie. Fischer reste avec son pion de plus et Spassky n'a plus d'initiative ; on se dirige vers une quatrième victoire du challenger mais ce dernier manque de précision et Spassky arrive à sauver la partie nulle. L'hémorragie est stoppée mais Fischer reste devant : 4 à 3.


Partie 8.
Fischer joue à nouveau c2-c4 et Spassky réplique par la symétrie. La position semble légèrement favorable aux Blancs mais rien de décisif. Pourtant, le champion du monde perd totalement pied : il sacrifie inutilement la qualité mais surtout il gaffe de Spassky au 19è coup : cette erreur coûte un pion au champion du monde. Fort de son avantage matériel, Fischer le transforme en gain tranquillement. 5-3 et une deuxième raclée incroyable pour le champion du monde. L'Américain a encore fait des siennes dans cette partie : il a réclamé le changement de l'échiquier car les cases blanches l'éblouissaient avec le reflet de la lumière. Ceci étant fait, il protesta contre la décision de Lothar Schmid d'avoir changé l'échiquier car cette initiative était contraire au règlement du match. Quant à Spassky, il décida de ne plus s'occuper des préoccupations de Fischer : ses propres ennuis lui prenaient déjà assez de temps ! D'autre part, Fischer accepta le retour des caméras de Chester Fox mais à 45 mètres de distance. Ceci dit, il demanda plus tard le retrait des caméras en menaçant de partir. Après cette menace, le gouvernement islandais décida d'éponger le déficit lié à la perte des revenus de la diffusion des parties, pour environ 100 000 $. Quant à Chester Fox, il décida plus tard d'intenter un procès contre Bobby Fischer.


Partie 9.
Retour à 1.d4 pour le champion du monde, qui n'a pas trouvé de solution contre la variante de la partie 7. Fischer continue son "dribbling" : il adopte le gambit de la dame et la défense semi-Tarrasch que Spassky apprécie beaucoup (il avait écrasé avec les Blancs Tigran Petrossian en 1969 au championnat du monde avec ce début de partie). Fischer apporte une amélioration intéressante au 9è coup, qui sera ensuite contrée après le match. La partie ne prend pas beaucoup de relief et après de nombreux échanges, la nulle est accordée au 29è coup. C'est la partie la moins intéressante du match. On constata que Spassky se levait systématiquement après son coup joué, pour se rendre dans une des salles de détente annexes. Plus tard, il déclara qu'il éprouvait un sentiment de malaise, ce dont on reparlera par la suite.


Fischer : 5,5 Spassky : 3,5


Partie 10.


Peut-être la meilleure du match car Spassky s'est mis enfin au niveau de son challenger. La partie est une ouverture espagnole, dont les deux joueurs sont de grands experts. Spassky choisit un système défensif solide, sophistiqué mais un peu passif. La partie est d'un niveau technique élevé où les deux joueurs sont l'égal l'un de l'autre. Il est même difficile de savoir où le champion du monde a réellement perdu le fil mais ce dont on est sûr c'est que Fischer trouve une voie brillante pour prendre l'avantage : une combinaison commencée par Fxf7+ lui permet de gagner la qualité contre deux pions noirs. Spassky se défend très bien mais la précision de l'Américain est si grande qu'il finit par remporter la partie au 56è coup. Sa cinquième victoire donne trois points d'avance à Fischer, alors qu'il a perdu les deux premières parties. Fischer : 6.5 Spassky : 3,5




Partie 11.


Le 6 août 1972, Spassky se présenta avec les Blancs et accepta de nouveau la variante du pion empoisonné de Fischer. Il n'était pas venu sans biscuit et il rumina un retrait du cavalier en b1 pendant une demi-heure, qui semblait plus montrer de la faiblesse que de la force. Mais Fischer réfléchit énormément à cette réponse qui lui avait échappé. Spassky prit l'avantage et comme cela arrivait de temps en temps à l'Américain, il "balança" la partie c'est-à-dire qu'il n'opposa pas la résistance acharnée qu'on lui connaît. Cette troisième victoire redonna un peu d'intérêt au match qui semblait plié. Fischer : 6,5 Spassky : 4,5


Partie 12. Le 8 août, Fischer rejoua c2-c4 et Spassky rejoua le gambit de la dame mais il adopta une ligne passive. Fischer prit l'avantage mais Spassky défendit assez bien pour que le challenger ne trouva pas de solution satisfaisante pour accroître son avantage. Malgré des efforts continus de l'Américain, la nulle est le résultat acquis au 55è coup.


Fischer : 7 Spassky : 5


Partie 13.


La partie dramatique du match et celle qui le fit basculer définitivement. Spassky avait repris un certain momentum depuis deux parties et Fischer sembla marquer le pas. Le champion du monde reprit le coup e2-e4 mais Fischer évita sa réplique usuelle (c7-c5 la défense Sicilienne) pour jouer Cg8-f6, la défense Alekhine, qu'il avait joué de temps en temps. Ce choix ambitieux était motivé par le souci de ne pas tomber dans les préparations des Soviétiques, ce qui avait coûté la 11è partie. Ces mêmes Soviétiques auraient dû penser au choix de la défense Alekhine car Fischer l'avait joué dans des tournois interzonaux. Comment expliquer autrement que Spassky traitât mollement l'ouverture ? Et qu'il perdit un pion au 14è coup sans beaucoup de compensations. Mais le champion du monde s'accroche et ne panique pas. Il arrive à trouver quelques solutions et Fischer doit s'employer à conserver l'avantage. Les deux joueurs sous la tension ne jouent pas au mieux mais l'avantage reste à l'Américain avec de très bonnes chances de nulle. L'excellent coup sous enveloppe de Spassky a relancé sa cote dans cette partie. Fischer sacrifie un fou pour obtenir trois pions passés à l'aile-dame et la position devient totalement irréelle : Spassky avec son fou et son dernier pion enferme la tour noire mais la tour blanche doit stopper quatre pions noirs ! Dans cette situation extrême, Spassky donne le mauvais échec au 69è coup. Cinq coups plus tard, il abandonne en se demandant encore comment il a pu perdre en ayant enfermé la dernière pièce noire sur l'échiquier.


Cette partie dramatique redonne trois points d'avance à Fischer qui mène 8-5. La treizième partie du match


Partie 14.


Nanti de cette avance, Fischer va changer de stratégie de match. Au lieu de choisir des lignes agressives, il va chercher à annuler les velléités de son adversaire, qui doit jouer à fond toutes les parties. Jouer pour la nulle est dangereux car on perd en vigilance. Spassky en tire profit dans cette 14è partie où il gagne un pion après un jeu assez médiocre de Fischer. Mais le champion du monde commet une gaffe au 27è coup, qui rend le pion. 13 coups plus tard la partie se termine par la nulle.


Fischer : 8,5 Spassky : 5,5


Partie 15.


17 août 1972, Chester Fox réclame 2,5 millions de $ à Fischer dont les avocats répondent qu'il n'a pas signé de contrat avec Chester Fox. Fischer a laissé tomber la variante du pion empoisonné mais la partie est toujours aussi compliquée. Fischer perd un pion mais il arrive à avoir l'initiative et sa position est même supérieure après une erreur de Spassky au 31è coup. Au 38è coup, Fischer se trompe car il a vu la nulle alors qu'il pouvait remporter une septième victoire. Au 43è coup, la partie se termine par le partage du point.


Fischer : 9 Spassky : 6


Partie 16. Fischer rejoue e2-e4 et la partie espagnole. L'Américain joue une de ses variantes favorites, la variante d'échange qu'il a relancée dans les années 1960. Spassky n'est pas surpris et il égalise sans trop de souci. Il prend même l'initiative devant le jeu plat de Fischer mais le challenger n'est pas en danger malgré le pion de moins qu'il accepte : la finale de tours est nulle et Spassky insistera après l'ajournement jusqu'à l'évidence. Quant à Fischer, il veut faire interdire les bonbons et fait évacuer les trois premières rangées. Il multiplie les exigences qui lassent tout le monde, même la presse amateur de sensations.


Fischer : 9,5 Spassky : 6,5


Partie 17. Fischer a recours à la défense Pirc ce qui est une surprise. L'ouverture lui permet d'égaliser et le voilà qui troque son fort fou en g7 pour gagner un pion. Spassky a l'initiative en compensation mais Fischer donne la qualité pour éliminer le fou blanc en h6. Ensuite, la position relativement fermée ne permet pas aux tours blanches de s'exprimer au maximum. La partie est nulle au 45è coup, non sans avoir apprécié la façon dont l'Américain a défendu dans une position inférieure. Fischer : 10 Spassky : 7 C'est alors qu'on eut enfin de l'action dans ce match. Les Soviétiques émettent une protestation : ils disent avoir reçus des lettres qui affirment que des substances chimiques et des moyens électroniques seraient utilisés contre Boris Spassky, afin de le déconcentrer. De la sorte, on expliquerait ainsi ses erreurs. La chaise de Bobby Fischer est au coeur de ces accusations, ainsi que l'éclairage de la salle. Il ne faut pas oublier que le siège a été spécialement conçu pour Fischer et ce dernier a imposé le niveau d'éclairage (l'épisode se retrouve au début du film "La diagonale du Fou"). En gros, le KBG accuse la CIA de truquer le match et les Soviétiques menacent de se retirer. Les mauvaises langues prétendent qu'ils essaient de trouver une porte de sortie pour justifier la performance du champion du monde. Des années plus tard, Spassky semble agréer en partie la thèse d'une manipulation en expliquant qu'il avait de mauvaises sensations sans pouvoir expliquer davantage. Cela aurait-il expliqué son comportement dans la 9è partie notamment ? Quoiqu'il en soit, la police islandaise inspecte la salle avec une minutie que les policiers des "Experts" n'auraient pas désavoué : dans le siège de Bobby on n'a rien trouvé et dans l'éclairage on retrouva deux mouches mortes. On n'est pas passé loin de l'autopsie de ces deux victimes !


Partie 18.


Obligé de gagner, Spassky a de nouveau recours à la défense Sicilienne et il propose à Fischer de rejouer la variante Sozine. Mais l'Américain, qui refuse toujours de prolonger le débat théorique, choisit une autre ligne, aussi agressive, la variante Rauzer. La partie est extrêmement tendue et les deux joueurs commettent consécutivement une erreur. Finalement, au terme de cet affrontement intense et complexe, la nulle est conclue par répétition des coups au 47è joué.


Fischer : 10,5 Spassky : 7.5


Partie 19.


C'est le genre de parties qui démoralisent un joueur. Dans une autre défense Alekhine, Spassky monte une attaque dangereuse et son 18è coup est très spectaculaire et dangereux par le sacrifice de son cavalier. Mais Fischer réplique instantanément et refuse le dit sacrifice. L'excellente défense du challenger lui permet de maintenir l'équilibre qui devient une partie nulle au 40è coup malgré tous les efforts de Boris Spassky.


Fischer : 11 Spassky : 8


Partie 20.


Il n'y a plus de marge pour Spassky qui doit marquer 4 points en 5 parties. Mais le champion du monde, dans une autre Sicilienne variante Rauzer, n'est pas passé loin de la victoire. Dans une partie assez compliquée, il rate sa chance et oublie une triple répétition de la position qui permet à Fischer de réclamer la nulle. Le challenger, par cette 7è nulle consécutive, se rapproche peu à peu du titre mondial.


Fischer : 11,5 Spassky : 8,5


Partie 21.


Une nouvelle tentative pour Spassky en ce 31 août. Il joue e2-e4, Fischer répond par la Sicilienne mais par une variante qu'il n'a pratiquement jamais utilisée. Spassky, mal préparé, répond très mollement et les Noirs égalisent très facilement. Le sacrifice de qualité, pour un pion, du champion du monde maintient tout juste l'équilibre mais Spassky ne peut plus gagner. La partie est ajournée au 40è coup ; il doit jouer son 41è coup enveloppe mais c'est une gaffe. Désabusé, il abandonne sans reprendre la partie. Au matin du 1er septembre, on informe Fischer de l'abandon de Spassky. Le nouveau champion du monde ne le croît pas et demande une confirmation écrite qu'il obtient. Il est champion du monde.

Score final : Fischer 12,5 points (+7 11= 3-) Spassky 8,5 points.






Quelques jours plus tard, aux Jeux Olympiques de Münich, les Soviétiques prennent leur revanche : Valeri Borzov détrône les Américains au 100 mètres en athlétisme et l'URSS remporte la médaille d'or au basket-ball, sur un panier controversé. Deux épreuves que les Américains avaient toujours gagné depuis qu'ils participaient aux Jeux. Mais quatre jours après l'abandon de Spassky, un commando palestinien terroriste "Septembre Noir" prenait en otage la délégation israélienne, avec le bilan dramatique que l'on connaît.

Pourquoi Fischer a-t-il écrasé Spassky ?

Totalement monomaniaque, au point de discuter encore et encore des parties du match avec un Spassky déconnecté, au moment de la cérémonie de consécration, Bobby Fischer a dominé son partenaire pour plusieurs raisons :


- Une préparation technique supérieure. Fischer a évité la préparation dans les ouvertures des Soviétiques et Spassky n'a jamais cherché à surprendre l'Américain par des choix d'ouvertures différents. A l'inverse, Fischer a beaucoup surpris par la profondeur de ses connaissances dans des schémas qu'il n'avait pas l'habitude de jouer.


- Une pression psychologique constante. Même si Fischer avait une trouille phénoménale de perdre contre Spassky, le challenger a complètement renversé la vapeur en revenant au score après ses deux zéros initiaux. Spassky n'a jamais été qu'en position de réaction malgré une bonne deuxième partie de match. Les exigences incessantes et le comportement insupportable de l'Américain ont alimenté -de façon consciente ou pas- cette pression psychologique. Totalement infantile et égocentrique, Fischer n'a jamais pensé que son attitude pouvait faire du mal aux autres car il ne pensait pas aux autres.


- Forme contre méforme. Être mieux préparé dans les ouvertures est une chose mais commettre des gaffes incroyables en est une autre. Spassky en a commis plusieurs sérieuses. Le manque de compétition de haut niveau a incontestablement pesé sur un joueur dont l'endurance n'a pas suffi. S'il avait été habitué à la tension de la compétition, le champion du monde n'aurait pas perdu aussi souvent pied.

Spassky aurait-il pu battre Fischer ?

Personne n'aurait battu le Fischer de 1972. Dans de meilleures conditions, Spassky n'aurait que réduit l'écart mais il n'aurait pas gagné. L'Américain avait fait de ce match le but ultime de sa vie, ce pour quoi il s'était construit depuis sa jeunesse. Il avait fallu qu'il passe par des déceptions et qu'il grandisse dans son esprit pour qu'il trace enfin la voie du titre suprême. Spassky n'était pas dans cette situation : lorsqu'il est devenu champion du monde en 1969, il a éprouvé une forme de déprime, un peu comme si le vide s'était installé. Il s'était retiré de la compétition sérieuse petit à petit. Fischer, qui n'a pas disputé beaucoup de tournois dans sa carrière comparé à d'autres grands-maîtres, lui est monté à chaque fois plus haut.


Le 2 septembre 1972, Max Euwe pose sur les épaules de Fischer la couronne du nouveau champion du monde. Ce spectacle de deux mois, marqués par des incidents en tous genres, était enfin terminé mais il a popularisé les échecs comme jamais aux Etats-Unis et dans le monde occidental. Il faudra attendre le duel des deux K pour retrouver un tel engouement en Occident.


Quarante après que reste-t-il de ce "match du siècle" ? A suivre...

4 commentaires:

Gin Tonic a dit…

Vais lire cette suite un peu plus tard.

Gin Tonic a dit…

C'est bien Fischer qui gagne. Pas de surprise de dernière minute...

Tarswelder a dit…

Et une belle rouste comme tu aimes l'écrire.

Gin Tonic a dit…

Lol, oui !